Eric de Laclos

 

 

 

Noël à vau-l’eau

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“Le 25 décembre, je m’éveille à une heure du matin. Je ne parviens pas à me rendormir. Sans doute en raison de mes lectures du moment, je pense aux romantiques allemands, que je découvris progressivement quelque vingt années auparavant. Je les avais délaissés un temps, et voilà que Clemens Brentano me donne l’occasion de renouer avec eux. Un peu comme si, au retour d’un long voyage à l’étranger, je retrouvais ma famille, la joie de me sentir chez moi. Chez moi : ces deux mots si banals font alors figure de révélation. Comment ai-je pu être à ce point aveugle ? Ces romantiques de l’outre-Rhin sont chez moi parce qu’ils sont moi. Je ne veux réunir les différentes parties de mon être qu’avec l’aide de ce lien ; ils sont la chaîne de mes causes personnelles, et, au fil des heures blanches de ma nuit, je fais le compte des maillons.”

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auteur: Eric de Laclos

éditeur : Jean Colombain
mise en page : Thomas Bush
année: 2019
pages: 16
tirage : 70 exemplaires
format : A5
langue: français
couverture: gris perle
reliure: 2 agrafes à cheval

catalogue : S004

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épuisé 

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Le 25 décembre, je m’éveille à une heure du matin. Je ne parviens pas à me rendormir. Sans doute en raison de mes lectures du moment, je pense aux romantiques allemands, que je découvris progressivement quelque vingt années auparavant. Je les avais délaissés un temps, et voilà que Clemens Brentano me donne l’occasion de renouer avec eux. Un peu comme si, au retour d’un long voyage à l’étranger, je retrouvais ma famille, la joie de me sentir chez moi. Chez moi : ces deux mots si banals font alors figure de révélation. Comment ai-je pu être à ce point aveugle ? Ces romantiques de l’outre-Rhin sont chez moi parce qu’ils sont moi. Je ne veux réunir les différentes parties de mon être qu’avec l’aide de ce lien ; ils sont la chaîne de mes causes personnelles, et, au fil des heures blanches de ma nuit, je fais le compte des maillons.

D’abord la nature. Mon attention à son égard remonte à mon enfance ; elle a conservé, cinquante ans après, toute la force de son tropisme. Dès l’âge de dix-huit ans, je suis devenu un professionnel de la nature sans jamais cesser de l’aimer – c’est-à-dire un amateur professionnel. L’amour que je lui ai porté ne ressortit pas d’une stratégie ou d’un choix : ce fut, dès le début, un amour spontané, très proche de celui qu’un enfant éprouve pour sa mère. Au fil des années, d’instinctif il est devenu plus raisonné en surface – il fallait bien une justification à l’adresse de mon entourage. Mais, avec l’âge, le reflux des discours explicatifs s’accroît. Il ne restera bientôt plus que le sentiment amoureux. Cet état est si semblable à celui de mes cousins germains. Chez eux, l’intérêt pour la nature n’est pas le fait de quelques têtes de file isolées. Tous ont écrit à propos d’elle, beaucoup l’ont aussi étudiée. Très souvent, dans leurs récits, la nature anticipe ou épouse les sentiments des personnages, elle n’est pas le cadre dans lequel se déroulent les intrigues, elle intervient activement et participe au courant de la vie. Je poursuis mon inventaire, allongé sur mon lit, les yeux ouverts pour être certain de ne pas faiblir. Comment ne pas songer aux rêves ? Au début, mon intérêt pour eux a connu des hauts et des bas. Néanmoins, à partir de l’âge de trente ans, j’ai commencé à les noter au réveil, à tenter de les comprendre, à orienter mes actes en fonction de leurs signaux. Au fil des années, ils sont devenus une partie aussi importante de ma vie que celle que l’on nomme réalité par convention. Lors de mes premiers pas, j’ignorais que mes aînés m’avaient précédé, j’ignorais que le rêve était chevillé à l’âme romantique. La veille n’est souvent pour eux qu’un état de convention arbitraire, alors que le sommeil nous ouvre au langage universel, celui de l’image. Il nous permet d’accéder à la réalité du monde, c’est-à-dire à celle de l’âme et de tout ce à quoi elle est reliée.

Il y a également cette passion pour les mythologies. Elle germa à l’enfance, mais, au lieu de se faner à la fin de l’adolescence, elle ne fit que croître et se développer. Je me souviens encore du choc que j’eus en découvrant les mythes des Anciens scandinaves (si proches de ceux des Germains), en y apprenant les pendaisons rituelles sur l’arbre, avatar d’Yggdrasill. J’avais moi-même peint cet arbre à l’âge de seize ans, totalement ignorant de ces mœurs barbares. Je m’étais laissé aller à une sorte de rêverie. Comme un fétu emporté par l’eau, la direction m’importait peu, la qualité picturale du résultat n’était pas mon objectif ; la sincérité de mon laisser-aller comptait avant tout, aucun frein moral ne devait retenir ma main. Ainsi naquit sur la toile un arbre si gros que la base de ses contreforts racinaires était coupée par le bas du châssis et que seule la naissance des premières grosses branches apparaissait. L’arbre terminé, je me surpris à y ajouter des pendus. Tout comme les romantiques, je trouvais dans la mythologie un langage propre à mieux me comprendre ; ce langage était celui du rêve, de la poésie, de la beauté aussi. Il me permettait d’unir ce que la raison avait dissocié. Le Moyen Âge suscita de nouveaux mythes que le christianisme alimenta. Aussi, très tôt, je me pris de passion pour la littérature médiévale. Je devais à mes prédécesseurs germaniques de l’avoir exhumée des bibliothèques poussiéreuses pour lui donner un souffle nouveau.

Et Shakespeare ? Que dire de mon émotion en découvrant ses œuvres complètes dans la bibliothèque familiale, volumes simplement brochés et portant tous le nom du père de ma grand-mère paternelle. Je lus alors intégralement son œuvre dramatique avec une joie jamais démentie. Shakespeare n’a-t-il pas été traduit et mis au goût du jour grâce à mes frères de cœur, sinon de sang ? Au cours de cette longue insomnie, je ne trouve que des points communs entre mes passions désordonnées et ce mouvement qui naquit à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles. Au fur et à mesure, une certitude se fait jour dans la nuit : j’ai été un romantique allemand dans une autre vie. Ce n’est pas une histoire de réincarnation, c’est l’histoire de ma vie.

Enfin, vers cinq heures, l’apaisement me gagne tout comme le sable l’est par les vaguelettes au gré de leur arrivée nonchalante sur la grève. Au soleil couchant, la mer se retire avec une grande douceur. Sur la scène obscure, un projecteur allume un cercle de lumière. Les poules se sont échappées de leur parc. Cela ne se passe pas chez moi, mais peut-être à Lux, tout contre la maison de mes parents. Je les repousse du pied sans violence, comme je le fais souvent lorsque ça arrive, afin qu’elles regagnent leur enclos. L’une d’entre elles roule sous ma chaussure. Je me penche pour la saisir, et je m’aperçois que je lui ai arraché la tête, parce qu’elle a la taille et la fragilité d’un poussin. Je la saisis et la jette dans le parc avec les autres. La scène s’imprime en moi bien après l’extinction du projecteur.

Au matin, je prends l’autocar à neuf heures, à Saint-Seine-l’Abbaye pour me rendre en gare de Dijon. Le temps est froid et sec. Bien que ce soit le jour de Noël, il y a quelques personnes. Devant moi, une femme d’environ quarante-cinq ans parle au chauffeur. Elle a des cheveux courts qu’on devine fraîchement teints, la mise en plis des mèches est impeccable. Son visage est assez rude, un peu vulgaire. Sa voix est si forte qu’on peut affirmer sans exagération qu’elle crie. Elle raconte par anticipation sa journée de Noël. Elle se rend à Dijon avec son fils (assis sur la banquette derrière elle, environ dix ans, le visage poupin) pour un repas de famille. Ils vont manger toute la journée, elle sait qu’après dix-neuf heures ce sera la bûche, et après « l’apéro ». Elle ajoute avec une certaine fierté qu’ensuite « on remet ça ». Brusquement son fils se met à hurler d’une voix suraiguë : « Maman, maman, y’a du gibier, des cerfs… Il faut appeler tonton, qu’il vienne avec son fusil ! » Je regarde par la fenêtre de l’autocar et j’aperçois deux chevreuils dans un champ blanchi par la gelée. L’enfant est surexcité et ne se calme qu’avec peine. Enfin, nous arrivons à la gare de Dijon. J’ai à peine une petite heure à attendre. J’en profite pour poursuivre la lecture de Brentano. Je vais prendre le train pour Chalon-sur-Saône, où je suis attendu chez mes parents pour le repas de Noël. Mon père me cherchera à la gare. A quatre-vingt-dix ans passés, il conduit encore. Interrompant ma lecture, le haut-parleur annonce que la locomotive de mon train est en panne et que, en conséquence, un retard d’un quart d’heure est prévisible. Me doutant que ce temps risque fort de doubler ou de quadrupler, je songe qu’il me faut prévenir mon père, que je ne peux faire attendre si longtemps, à son âge, en gare de Chalon. L’affaire aurait été simple à une époque où les cabines téléphoniques existaient encore. Je ne possède pas de téléphone mobile, il me faut donc faire appel à la charité. J’avise un jeune homme assis à côté du piano du hall de la gare. Quand tout sera oublié, dans vingt ou cinquante ans, on sera surpris d’apprendre la présence d’un piano dans un tel lieu. Dans la plupart des grandes gares de France, l’administration ferroviaire met à la disposition des voyageurs cet instrument de musique pour des prestations éphémères et improvisées. Pour l’heure, le piano est muet et je demande au jeune homme, mon béret vissé sur le crâne, s’il accepterait que je me serve de son téléphone pour avertir mes parents du retard. Par bonheur, peut-être rassuré par mon allure de grand-père déboussolé, il me donne son accord. C’est ma mère que j’ai au bout du fil (façon de parler). Je l’informe que je me débrouillerai seul à mon arrivée en gare de Chalon. Ne voulant pas abuser du téléphone, je clos autoritairement ses questions et conseils multiples, et je raccroche.

Avec trois quarts d’heure de retard, le train de remplacement finit par arriver. Au démarrage, je m’aperçois que le haut-parleur chargé des annonces ne fonctionne pas ; seul, un grésillement désagréable signale les messages. Les vitres sont si sales qu’il ne m’est pas possible de lire le nom des gares aux arrêts, il me faut donc deviner dans le brouillard du paysage quelques repères connus et caractéristiques afin de savoir à quel moment je devrai descendre. J’arrive à Chalon à midi. La ville est déserte, les rares passants sont pressés de rentrer. Le grand parking de la gare que je dois traverser est comme abandonné et froid. Je décide d’aller à pied chez mes parents. Ai-je d’autre choix sans téléphone ? Taxis et autocars sont absents. Le chemin, je le connais bien : il me faut traverser le quartier Saint-Cosme pour gagner les rives de la Saône, suivre la rivière un moment et m’en écarter pour suivre la route de Lyon, qui passe non loin du domicile familial. Ce trajet, je l’ai accompli quasi quotidiennement pour me rendre à l’école, puis au collège, enfin au lycée. Les deux dernières années, j’eus la permission de parcourir ces cinq kilomètres seul, à bicyclette ou en cyclomoteur une fois atteint l’âge de seize ans. Les pannes étant fréquentes, il n’était pas rare que je rentrasse à pied. Parvenu aux berges de la Saône, je me rends compte que, avec quarante-cinq années d’écart, je reprends ce parcours avec une forme physique et un regard quasi équivalents. Mais le monde, lui, a changé. Autrefois, la piste cyclable sur laquelle je marchais était simplement revêtue de graviers compactés, de nombreux nids-de-poule me contraignaient à zigzaguer à vélo ; elle est à présent goudronnée. Des bacs à fleurs, nouveaux pour moi, me séparent du perré de la berge. Les gros anneaux métalliques scellés ne servent désormais à rien, les péniches ne s’y amarreront plus. Ce mois de décembre, la Saône est vide de bateaux. Je me souviens que j’aimais détailler les marques les plus extérieures de la vie des mariniers : le linge qui séchait, les géraniums autour de la cabine de pilotage, la bicyclette attachée derrière elle, l’antenne de télévision et, ce qui m’était le plus incompréhensible, parfois, une petite voiture arrivée on ne sait comment sur la longue couverture métallique bombée des soutes de la péniche. Les petits mariniers ont disparu, la Saône est aujourd’hui profilée au « grand gabarit », et seuls de gros bateaux qu’on ne saurait nommer péniches marquent les rives de la forte houle qu’ils provoquent à leur passage.

Plus loin, c’est l’abattoir. Tous les lundis, la Saône rougissait à la sortie de l’égout : c’était le jour où l’on tuait les bêtes. Un essaim de mouettes tournoyait à l’affût des débris de viande, et je voyais même l’argent des petits poissons venus en nombre se gaver du sang de la vie terrestre. Un lundi, je devais avoir quinze ans, je m’étais rendu à l’abattoir afin d’y obtenir quelques vessies de porc dont l’enveloppe m’était nécessaire pour la confection de percussions rustiques. J’entendais les cris des bêtes, je marchais sur un sol ensanglanté, je voyais les abats jetés dans des bacs de ciment ; un homme au tablier taché vint me procurer des vessies encore pleines. Je repartais avec mon trésor, et je me rappelle que, premières velléités d’indépendance, je m’étais promis de venir travailler à l’abattoir en cas de nécessité. Au moins, me disais-je, il doit toujours y avoir de l’embauche ici : qui voudrait y gagner sa vie ? Faisant fi du passé, l’abattoir, dont le bâtiment est resté inchangé, est devenu une salle de spectacle baptisée du même nom. Les murs extérieurs et environnants sont couverts de signes, de mots brefs sans signification et de dessins, le tout réalisé à la bombe de peinture. Leur nombre est si important et leur qualité si grande que je suppose qu’on a dû encourager les artistes de la bombe à s’exprimer ici. Aux hurlements sanglants des animaux ont succédé les cris graphiques du monde de la ville.

Sur mon chemin d’écolier, il y avait deux usines importantes faisant, elles aussi, face à la Saône. L’une d’entre elles a été entièrement détruite : c’était une huilerie dégageant une odeur de friture rance très caractéristique. Enfants, alors que nous accomplissions deux à quatre fois par jour le trajet, nous attendions ce passage devant l’huilerie, et, si le vent soufflait dans notre direction, nous pouvions alors entonner de concert la ritournelle que nous avions inventée où il était question de sa puanteur. L’autre usine est désaffectée, mais pas encore démolie. Je ne sais plus ce qu’elle produisait. Je regarde les vitres cassées, le béton éclaté par endroit, le vaste espace l’entourant aujourd’hui vide et désolé. De grands panneaux signalent qu’il est interdit d’y pénétrer, cependant les nombreux tags trahissent une fréquentation nocturne et illicite.

Juste avant que mon trajet ne s’écarte de la rivière, il y a une île à mi-distance entre les deux rives. On devine qu’elle est étroite, et sa longueur ne doit pas excéder une centaine de mètres. Il y avait autrefois un panneau publicitaire en amont de l’île, les crues l’ont arraché et tout est revenu à sa sauvagerie primitive. Le seul changement notable est la présence nouvelle des cormorans. Ils ont blanchi de leurs fientes les arbres insulaires. Enfant, puis adolescent, j’ai rêvé d’accéder à cette île, sans jamais réaliser ce désir. Son inaccessibilité renforçait l’attraction que j’éprouvais pour elle. J’aurais tant aimé être seul sur ce lambeau de terre couvert de broussailles et d’arbres élevés. Non pas de cette solitude de Robinson, non, il se serait agi de regarder, d’écouter l’agitation du monde tout en m’excluant physiquement d’en être un des acteurs. Il y a peu de jouissance au désert si l’on ne peut simultanément s’y tenir en vis-à-vis du grouillement humain. C’est parce que je serais invisible et seul parmi et non à l’écart des hommes, parce que aucune autre personne ne pourrait gagner ma retraite, que ma satisfaction serait totale. Aujourd’hui, l’île exerce toujours cette fascination sur moi. Je n’ai jamais su si elle avait seulement un nom – peut-être n’existe-t-elle que pour moi ?

Je quitte la Saône, tout a changé, plus rien ne m’est connu hormis la route à suivre. Des ronds-points sont nés. De part et d’autre, des bâtiments commerciaux aux formes parallélépipédiques, aux enseignes colorées et lumineuses bordent mon itinéraire. Il y avait une auberge ou un café quelque part ici, de l’autre côté de la route, je crois. Un jour d’hiver, il faisait nuit, nous rentrions de Chalon, ma mère au volant, mes deux sœurs et moi à l’arrière. Un pneu creva. Ma mère, étant dans l’incapacité de changer la roue seule, partit chercher de l’aide. Nous la suivîmes jusqu’à l’auberge, où nous entrâmes tous les quatre. Comme il faisait froid, la mort dans l’âme, elle nous laissa dans la salle du comptoir où nous nous étions assis, pressés les uns contre les autres, sur une banquette. Un homme accompagna ma mère dans la nuit pour la tirer d’affaire. C’était la première fois de ma vie qu’une fenêtre s’ouvrait sur ce monde qui m’était interdit. Peut-être était-ce peu avant Noël ? Trois ou quatre hommes se tenaient debout au bar. L’un d’eux était passablement éméché. Je me souviens qu’il se frottait le ventre, un peu débraillé, en riant de mots que je ne comprenais pas. Une brèche était ouverte dans l’interdit familial qui frappait l’accès à ce monde. Je me remplissais avec avidité de ces images, et c’est bien déçu que je vis la porte s’ouvrir et ma mère apparaître, soulagée de nous retrouver sains et saufs. A partir de ce soir-là, je sus qu’autre chose existait. La réalité n’est-elle pas, au bout du compte, ce que l’on veut bien nous montrer ou ce que nous acceptons de voir ?

Je passe le long d’un campement abandonné issu des mouvements sociaux des derniers jours. Un gilet jaune fluorescent taché est attaché à un piquet. Sur un vieux drap, je peux lire : « Merci de votre soutien. » Des fragments de palettes ont été entassés en vue de les brûler. De l’autre côté de la route, un grand bâtiment datant du XIXe siècle affiche sa fonction de clinique gériatrique. Devant, un parc aux allées bien dessinées, au mobilier convenu, ne semble devoir son existence qu’au standing affiché de l’établissement. Quarante-cinq ans auparavant, on distinguait à peine la clinique, car un bosquet de peupliers la masquait. C’était alors une clinique psychiatrique ; je crois que mon arrière-grand-père paternel y fit un séjour. Les maladies de l’âme sont dorénavant soignées par la chimie, il n’est plus besoin de ce type de clinique. Quant au vieillissement et à ses conséquences, la chimie est impuissante, il faut se résoudre à ouvrir des maisons imperméables au courant de la vie. Une herbe éteinte couvre l’accotement sur lequel je marche, elle est parsemée de déchets : chaussures, bouteilles, emballages plastiques, le lot habituel des bords de route, de ces lieux qui n’ont pas été programmés pour être visités. Peu de temps après, je dois traverser deux immenses ronds-points, ce qui me serait difficile, sinon impossible, si la circulation était dense. Par chance, il est midi et demi : à cette heure et le jour de Noël, les voitures sont rares. Ces grands espaces circulaires routiers, auxquels il faut ajouter de larges voies menant, d’un côté, au pont sud de la Saône (que j’ai vu construire) et, de l’autre côté, à l’entrée du péage de l’autoroute Paris-Lyon distante de quelques centaines de mètres, ces espaces de béton et de bitume recouvrent aujourd’hui la confluence de deux petites rivières – la Corne et l’Orbise. Elles y trouvaient une union heureuse au siècle dernier, coulant au sein de ces immenses prairies inondables qui s’étendent jusqu’à la Saône. J’y voyais encore quelques barques munies de la perche caractéristique nécessaire à la pêche au carré. Probablement le lieu était-il déjà dévasté lorsque j’avais quinze ans, mais j’avais l’illusion d’y trouver encore une nature capable de combler mes attentes. L’illusion suffisait à mon contentement.

Je parviens maintenant à l’entrée de Lux, où les maisons familiales paternelle et maternelle se situent. J’opte pour un petit raccourci depuis le lieudit de Droux en empruntant une route bordée de pavillons appelée « le Petit Lux ». Il me revient le souvenir d’une masure le long de laquelle, enfant, je passais le plus rapidement possible à bicyclette. Là, vivait un homme unijambiste. Ce n’est pas de cet homme dont j’avais peur, mais de son fils. D’après ma mère, c’était le voyou le plus à craindre sur la commune, un meneur de bande sans foi ni loi. Elle ne l’appelait pas autrement que par le nom de l’infirmité de son père : c’était le fils de la jambe de bois. Cette atroce dénomination avait eu sur moi l’effet contraire : le fils de la jambe de bois me paraissait une sorte de héros dangereux et inaccessible. Le seul fait de croiser son regard m’effrayait à l’avance. Le mystérieux pouvoir qu’il détenait le projetait très haut dans mon panthéon d’enfant. Que j’accédasse un jour au simple statut de ses courtisans était déjà pour moi un espoir insensé. A peine plus loin, logeait la vieille fille qui officiait à l’harmonium de l’église paroissiale : Bébelle. Elle s’était prise d’une grande affection pour moi, et ne manquait jamais de me la témoigner. Je l’aimais bien, en dépit de cet amour excessif. Lorsqu’elle me regardait ou me passait la main sur la nuque, je voyais nettement, à travers ses grosses lunettes de myope, ses yeux se mouiller. Adolescent, je la retrouvais à la droguerie Monard, à Chalon, où elle tenait la caisse. J’y achetais mes fournitures « artistiques » : tubes de peinture à l’huile, pinceaux et toiles tendues sur des châssis. Un jour, elle m’offrit un petit carnet relié et estampillé au nom de la droguerie ; je l’ai totalement noirci du récit de mes rêves. Le carnet de Bébelle est ce que je possède de plus intime.

Plus loin, c’est le cimetière, et, juste à côté, il y avait la cure autour de laquelle se tenait la kermesse paroissiale annuelle. A l’âge de dix ans, au jeu de la pêche à la ligne, j’avais gagné un peigne de plastique rose emballé dans du papier journal. J’ai toujours ce peigne, il n’y manque pas une dent. C’est le seul objet que je possède que j’utilise quotidiennement depuis mon enfance et dont je me servirai jusqu’à ma mort. Je constate que la maison du curé a été rasée. A sa place, il n’y a rien. Une voiture s’arrête à côté de moi. Une jeune femme, tout de noir vêtue, fardée avec goût, ornée de bijoux, en descend pour sonner au portail d’un pavillon. J’ai le temps de voir sa jambe droite, qu’une jupe fendue a dégagée ; elle est très belle. Je me dis qu’elle doit avoir froid dans une tenue aussi légère. Son compagnon attend au volant de la voiture. Certainement arrivent-ils chez leurs parents et beaux-parents pour le repas de Noël.

Je suis bientôt arrivé. La petite épicerie a depuis longtemps disparu. La vaste maison bourgeoise de mes grands-parents maternels a été acquise par une communauté protestante avant même que je ne fusse né. Dans mon enfance, on évoquait le nom de cette communauté comme celui d’une secte dont il fallait se méfier. De loin, je vois le pavillon où ma grand-mère maternelle termina sa vie à plus de cent ans. Ceux qui l’ont acheté n’ont pas changé grand-chose, et, à partir du même endroit, la haute et massive maison familiale paternelle apparaît. Depuis l’époque des premiers romantiques, ici se sont succédé les générations qui m’ont précédé. Petit à petit, l’incertitude quant à son avenir se mue en la certitude qu’elle n’abritera pas une nouvelle génération. Je suis arrivé. Mes parents ont du mal à comprendre que j’ai pris cette marche à pied comme un cadeau de Noël, que cet aller-retour incessant entre le passé et le présent a été bien autre chose qu’une nostalgie complaisante, qu’il m’a offert l’expérience nécessaire pour mieux comprendre mes inclinations et mes choix, que le « bon vieux temps » ne serait que le refuge d’une vie manquée, que les lamentations sur la médiocrité de notre époque seraient une forme déguisée de complicité, que j’étais en passe d’atteindre la berge de l’île inaccessible porté par l’enthousiasme collectif de ma famille romantique allemande. Je sais aussi que cette famille ne se transformera jamais en clergé, ne m’imposera jamais sa morale ou ses principes, je le sais parce que je suis chez moi. Je suis bien arrivé.

Autour de moi, l’obscurité est revenue. Néanmoins, je me retourne. Dans un recoin, les lourdes tentures de la nuit ne sont pas tout à fait jointes. Je m’approche du filet de lumière. Me voilà invité à un repas chez mon ami Tobie. Nous nous asseyons autour de la table. Il y a, çà et là, entre nos chaises et le mur, quelques seaux. Dans chacun d’eux on peut voir un gros poisson dans un peu d’eau. Ils sont noirs avec des reflets verdâtres et mesurent entre quarante et soixante centimètres. La tête est très grosse, les yeux trop petits. Derrière moi, j’aperçois qu’un des poissons est sorti du seau. Il suffoque, il est parcouru de spasmes. Tobie dit que ce n’est pas grave, qu’on pourra toujours le manger.